Freeride 13 Juin 2016 Retour à la liste
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Yann Borgnet " le Linceul est une aventure unique"

A la fin du mois de mai, Jean-Yves Fredriksen, Yann Borgnet et Charles Dubouloz ont effectué la descente du Linceul, une pente suspendue de plus de 50° d'inclinaison dans la face nord des Grandes Jorasses, skiée pour la première fois en 1995 et cotée 5.5.

Yann Borgnet

Yann Borgnet nous raconte cette extraordinaire journée où tous les sentiments se sont mélés : la fierté et la joie d'avoir descendu ce couloir skié pour la seule et unique fois en 1995. Mais aussi l'appréhension au moment de s'engager dans la pente et la peur qui s'est installée à la veille de cette expédition.

 

Récit :

L'appréhension ...

Voilà une rencontre particulièrement intense avec la montagne. Lorsque les doutes se mêlent à l’extrême motivation, que les péripéties et les rebondissements s’enchainent, et que finalement la journée est couronnée par une incroyable descente à ski, le sentiment de plénitude fait oublier tout le reste. L’expérience partagée sur les pentes de la Face Nord des Grandes Jorasses ce mercredi 25 mai restera gravée longtemps dans ma mémoire comme une sacrée épopée.

 

La vue sur les Grandes Jorasses depuis le refuge


Du refuge de Leschaux, la vue sur la face Nord est magnifique. Ce soir là, le Linceul est éclairé d’une douce lumière, mi-ombre mi-soleil. Il m’effraie terriblement, d’ici cela semble vertical ! J’ai beau essayer de m’imaginer skis aux pieds dans une telle pente, je n’arrive pas à concevoir la faisabilité du moindre virage. Bien sûr, comme à chaque veille de grande course, la nuit n’est jamais remplie de beaux rêves innocents…

 

Quelques temps auparavant, Charles Dubouloz et Jean-Yves Fredriksen avait déjà tenté, rebroussant rapidement chemin après s’être fait canardé de chutes de pierre. Si j’accepte de partir avec les skis sur le dos pour skier quelque chose de très raide et engagé, je n’accepte en revanche pas de m’exposer à des risques objectifs impossible à anticiper. Le rythme monotone de la marche d’approche, tel un rite initiatique, permet d’éclaircir les idées et ainsi mettre de côté les mauvaises visions nocturnes. En un sens, elle permet de réapprendre à vivre l’instant présent !

 

Yann Borgnet : «je reste dans cet état léthargique»

Lorsque l’énorme bouclier de la Gousseault-Desmaison s’éclaire des chaudes lumières du lever de soleil, les pierres commencent à fuser, et la tension monte. Notre moral prend un sacré coup lorsque Blutch et Charles se prennent deux beaux missiles. Même si la goulotte est magnifique et la glace excellente, cette longue approche de 10 longueurs ski sur le dos est épuisante, tant physiquement que mentalement. Nous arrivons vidés à la base de la pente de neige.

 

L'ascension ...


Mon état n’a pas bien évolué lorsque l’on débouche sous les rochers sommitaux. Plusieurs fois durant la montée, j’ai tourné la tête vers le vide, en essayant de me projeter skis aux pieds, parallèles à la pente. Vu la neige, le virage me paraissait largement faisable. Mais lorsque l’on a réellement chaussé les skis et qu’il faut enfin s’engager, la pente devient terriblement raide, et le vide qui se creuse n’aide pas à atténuer cette sensation. J’ai l’impression de terminer ma nuit, et il faudrait au contraire que ma concentration et ma motivation soit sans faille. J’essaye de me focaliser, mais en vain, je reste dans cet état léthargique. J’ai l’impression qu’il me faudrait une bonne heure pour m’y préparer, mais mes compagnons sont déjà prêts à en découdre…

 

« On la skié les gars, on a skié le Linceul »! 

Blutch se lance. Il commence par déraper pour tester la neige. La tension est palpable, fini les rafales de conneries ! Nous retenons notre souffle, et voilà qu’il nous pose un magnifique premier virage, puis enchaine. Qu’il est dur ce premier virage. Je dérape, et n’arrive pas à prendre la décision d’y aller. Je suis extrêmement tendu. Il faut atteindre la perfection dans un geste qui ne dure paradoxalement qu’une infime fraction de seconde, et que je n’ai jamais expérimenté auparavant dans une pente aussi raide. Et puis il y a ce vide et ces lignes de fuites qui n’aident pas à se rassurer ! Il me faudra une bonne dizaine de virages avant de me sentir mieux. Cette pente est d’une homogénéité parfaite, jamais elle ne se couche, et elle a même tendance à se pencher davantage. Mais l’assurance arrive, et les derniers virages se font presque comme dans une pente à 45° ! Il y a du relâchement dans la réception, et je me sens à présent si à l’aise que je ne vois plus ni le vide, ni la raideur ! Il se produit une sorte symbiose parfaite avec cette pente, ce que les sportifs nomment « état de flow ». La concentration extrême permet de vivre pleinement l’instant présent, pour une sensation unique et extraordinairement intense, rarement vécue auparavant.

 

Les premiers virages


Arrivés au relais, nous jubilons ! « On la skié les gars, on a skié le Linceul »! Cette phrase, Blutch ne cessera de la répéter lors de notre descente pourtant mouvementée. Comme si la montagne voulait absolument nous faire vivre une expérience totale, il s’est mis à neiger à gros flocons, et nous sommes bousculés par d’impressionnants spindrifts. Et pour clore cette fantastique journée, on ne pouvait tout de même pas rêver mieux qu’une descente à pied et en chaussures de ski sur les rails du Montenvers !

 


Au final, le Linceul est une aventure unique, bien au delà de la seule descente à ski. Bien sûr, il y a la pente extrêmement raide et vertigineuse. Mais plus encore, on ne peut dévaler le Linceul sans penser à l’histoire de son ouverture. En 1968, avec un matériel d’une autre époque, Desmaison et Flematti l’ont inauguré en direct à la radio française, dans un face à face à la montagne qui a duré plus d’une semaine ! Il y a aussi bien sûr sa situation, dans la mythique face nord des Jorasses, terrain de jeu favoris des alpinistes. Et enfin, nous avons été marqué par l'aspect "grande course" car les 10 longueurs de goulottes usent mentalement et physiquement ! C'est pour toutes ces raisons qu'on l'a d’ailleurs côté 5.5 !

 


Je ne peux que remercier Blutch et Charles de m’avoir proposé ce voyage, qui fut une grande et belle aventure partagée à deux pas de la maison ! »




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